Un prince est debout, insouciant, tenant une coupe à la main. Derrière lui, sur
un lit, gît un corps poignardé. Deux musiciens, dans un coin de la pièce, jouent
du luth et de la guimbarde. À l'extérieur, derrière la porte, deux soldats
montent la garde : l'un est armé d'une grande épée et d'un écu, l'autre d'un
filet de rétiaire et d'une lance gigantesque. Ils sont tous calmes, sereins,
sauf une femme, cachée derrière une jalousie ; elle a une expression bizarre,
inquiète et en même temps persifleuse. Sans doute est-elle la seule à connaître
le mystère de ce meurtre, et la menace qui vise le prince. Enfant, Raoul était
attiré par cette miniature ancienne, et cela alors qu'il éprouvait en le
contemplant un malaise indéfinissable, une sensation étrange. Chez ses
grands-parents, il se postait devant cette peinture, inventait des histoires
dans lesquelles il s'identifiait toujours au prince ; et il attribuait une voix
à cette femme qui observait la scène, une voix qui susurrait tantôt avec
inquiétude, tantôt avec ironie : "Bouge, Rassoul, bouge !"