Moi, le Suprême évoque la figure historique de José Gaspar de Francia, dictateur
du Paraguay de 1814 à 1840. Tyran pour les uns, père de la patrie pour les
autres, ce despote éclairé influencé par les philosophes français fut l’artisan
de l’émancipation paraguayenne. Mais que le lecteur ne s’attende pas à trouver
ici une biographie romancée ou un roman historique. Ce monument littéraire est
un livre polyphonique, où le monologue du Suprême se ramifie, telle une
constellation chorale, en de multiples voix : celle du tyran seul avec lui-même
ou dictant ses écrits et ses délires mortels à son secrétaire Patiño ; celle de
ses opposants anonymes ou fantomatiques ; celle des mythes paraguayens enfouis
mais vivants dans l’inconscient collectif. En même temps qu’il restitue la geste
libératrice latino-américaine et dénonce la trahison dictatoriale du pouvoir, ce
somptueux roman philosophique est une réflexion rarement égalée sur le langage
littéraire. Parce qu’il bouleverse les règles du roman et de l’écriture, Moi, le
Suprême demeure, parmi ce que l’on a appelé « les romans de la dictature », un
chef-d’œuvre absolu. Anecdote à rappeler : c'est l’automne 1967, à Londres,
Carlos Fuentes (mexicain) et Mario Vargas Llosa (péruvien) se rencontrent pour
élaborer un projet littéraire (commercial & inhabituel ): convoquer tous les
écrivains sud-américains à la mode pour qu'ils écrivent sur leur « tyran
national préféré », leur textes seront receuillis en un volume chez Gallimard.
Le projet n'a finalement pas abouti car il a été impossible de coordonner les
agendas des différents auteurs, mais trois d’entre eux ont composé sur ce thème
trois romans majeurs de la littérature sud-américaine : Le recours de la méthode
de Carpentier, L’automne du patriarche de García Márquez, et Moi, le Suprême
d’Augusto Roa Bastos – le roman le plus brillant qui ait été jamais écrit sur un
caudillo.