Extrait de la préface de Jean-Baptiste Labrune
J’ai découvert Mont Reine par une lecture radiophonique qu’Anna en a faite. De
la première écoute, me sont restés les refrains, les rires moqueurs, les
silences et les six mots qui servaient alors de conclusion au texte : tout est
réel amour seulement maintenant Cette fin m’a littéralement bouleversé, et j’ai
demandé à Anna de m’envoyer le texte. Elle s’y est refusée d’abord: elle
souhaitait le retravailler (elle dirait plutôt: “en refaire le tour”). Ce n’est
que quelques mois plus tard que j’ai reçu le manuscrit de Mont Reine, qu’Anna
s’apprêtait à publier.
« Dans Mont Reine: Une Reine secrètement enceinte de populations, a été attirée
sur une île par un Ange qui lui promettait une fête en son honneur. Cet Ange a
le comportement d’un démon qui joue avec les nerfs, il est surtout le double de
Mont Reine, le double qui naît de son idéal à elle de voir se réaliser une
utopie, celle du poème, celle de l’accouchement de ses populations secrètes. La
Reine ne peut pas croire que l’île soit sa dernière demeure, alors quand elle ne
tente pas de se jeter à l’eau courageusement, elle se retire en elle-même ou
part à l’assaut de ses sommets. » A. S.
Le déséquilibre de la figure de la Reine est encore accentué par l’homonymie du
“Mont” avec le déterminant possessif “mon”. Ici, Anna introduit un nouvel axe à
la problématique du double: la question de l’identité sexuelle. D’emblée tangent
grâce au titre hermaphrodite, le sexe féminin de la Reine sera malmené: d’abord
source de jouissance, il est rempli, fourragé, éventré, réduit à l’infertilité,
tandis que s’érige, de plus en plus impressionnante, la montagne à laquelle la
Reine se confond. C’est qu’Anna n’écrit pas comme une femme, mais contre la
femme, qui est toujours telle qu’on l’a façonnée. Mont Reine vacillera
constamment, au gré de sa lutte, entre volonté et passivité: ni tout à fait
masculine, ni tout à fait féminine, elle est jusque dans son sexe un sujet,
contingent des infinies fluctuations du réel.