En 1995, Mario Benedetti, le poète uruguayen le plus important de son temps,
décide de rassembler en un livre ses plus beaux poèmes d’amour. Cette anthologie
traverse ainsi 50 ans de poésie, marquée par la présence à ses côtés de « la
demoiselle », celle qui est le grand amour de sa vie et qu’il a épousée en 1946
: Luz Lopez Alegre –notamment dans un poème bouleversant qui raconte trente ans
de vie amoureuse sur plusieurs pages, célébrant les « petits riens de la vie
quotidienne » qui font la grande traversée de l’existence à deux. Cette
permanence, cette présence et ce dialogue sont pour le poète les preuves mêmes
et la justification de la vie. À 75 ans, Benedetti se retourne ainsi sur sa vie
amoureuse, et rassemble la grâce, la lumière, la spontanéité d’une jeunesse qui
ne s’est jamais dissoute, en une série de poèmes turbulents et directs, si
simples, si simplement donnés. Car le génie de Benedetti tient à cette
simplicité, presque une candeur, presque des chansons, à ce sentiment que
l’écart est nul entre le regard et les mots, avec une écriture qui ne doit rien
à personne, et ne s’embarrasse ni de convenances ni d’ornementations, une
écriture qui vient de la rugosité de la rue, de l’oralité populaire, et qui y
puise son lexique. La beauté de Benedetti tient à sa facilité à dire aussi bien
l’amour que la solitude, car c’est paradoxalement un livre hanté par la solitude
qui est le corollaire de l’amour, dont on ne peut jamais complètement fuir
l’ombre. Pas un livre de pur éblouissement donc, mais un livre conscient de la
perte et du temps qui passe, qui cherche à revivre ce qui a été perdu – et que
reste-t-il de l’amour quand le sentiment d’éternité se dissipe ? Cette traversée
n’est pas qu’intime, c’est aussi le regard sur le demi-siècle traversé par
l’Amérique latine, avec ses coups d’État et ses révolutions, ses exils et ses
rafles, la caste dominante et l’amour pour les peuples qui font corps avec la
trajectoire de l’auteur. Si la poésie de Benedetti est exaltée, elle est
toujours consciente, terrestre, politique, corporelle et joueuse, tour à tour
sublime et vulgaire, littérale et profonde, banale comme la vie, merveilleuse
comme la vie.