Alexandre Blok (1880-1921), première grande voix dudit Âge d'argent de la poésie
russe, apparut comme le maître de l'école symboliste dès le cycle De la Belle
Dame, jusqu'à des chefs-d'œuvre tels que La jeune fille dans le chœur chantait
et L'Inconnue. Toutefois, sa poésie d'une incomparable musicalité, non sans écho
verlainien, n'allait pas tarder à dépasser le cadre du symbolisme pour
s'imprégner d'une vision tragique, puissamment prophétique des réalités de son
temps, en particulier dans les poèmes sur la Russie, « épouse et mère », où il
retrouve l'acuité lucide et cristalline d'un Pouchkine et d'un Lermontov.
D'abord favorable aux révolutions de février et octobre 1917, dont il attendait
avant tout une « transfiguration de l'homme », il écrivit en janvier 1918 Les
Douze et Les Scythes, deux grands poèmes restés parmi les plus célèbres, où il
s'était efforcé de saisir la « musique de la révolution ». Bientôt déçu, «
déserté par les sons », il cessera pratiquement d'écrire et, rongé d'un mal
mystérieux, sans doute autant moral que physique, s'éteindra à Petrograd le 7
août 1921.
C'est cette trajectoire qu'épouse la présente anthologie bilingue, où il a été
tenté de restituer autant que possible une instrumentation verbale, rythmique et
prosodique, qui explique en grande partie l'envoûtement exercé par les vers
d'Alexandre Blok sur des générations de lecteurs russophones. En guise de
préface, on pourra lire les souvenirs du grand critique Korneï Tchoukovski, qui
connut bien le poète et fut un des premiers à montrer son rôle primordial dans
l'avènement de la poésie russe moderne.