Ussmëll veille aux confins. Vieil enfant chamane, il porte en lui sa sœur
non-née. Là où il se tient, les frontières se déplacent : entre l’humain et le
non-humain, le masculin et le féminin, le soi et l’autre. Entre la vie et la
mort. « Aime la Terre », disait Nietzsche. Ici, une voix sourde insiste, une
voix venue du dessous, une voix chtonienne. Elle cherche la langue terreuse dont
parle Artaud, celle qui garderait la trace des boues, des forêts, des fleuves.
Nos corps animaux. Un langage animiste.Le poème avance, il charrie des fragments
du monde. Le fleuve sourd dépose, reprend, cherche un fond plus obscur encore,
là où les figures deviennent impossibles à tenir. Des traces, les restes d’un
chaos ancestral : tenter de saisir ce qui déborde, la poussée confuse des
choses, leur épaisseur, leur mouvement.La matière des poèmes percute celle des
artistes. Elle se travaille, se creuse, se déforme. Elle cherche la vie dans
l’os, à l’os, dans la surface, dans ce qui résiste. Dans les ossatures de
Sabrina Gruss, le devenir fossile. Dans les mutations impensables d’Olivier de
Sagazan, devenues défigurations/figurations qui explorent, implosent, explosent
la métastabilité des formes, leur extase. Dans les noirceurs photographiques de
Rimel Neffati, puissance féminine occupant la Chambre –– méduse. Et dans les
échos d’une sœur, toujours elle, dans le Chant du linceul, dernière partie du
recueil. Ussmëll et autres poèmes noirs est la quête d'une inhumanité vraie :
celle qui trépane l'humain pour l’ouvrir à ce dont il provient. Figures du vent,
vols spiralés des oiseaux, grain épais des ombres, textures des roches,
mouvement furtif des cerfs, déflagrations orageuses : nos vies sont issues de
ces visions inouïes dont David Adam montre à quel point elles ont sculpté notre
pensée, avant même le langage, les maturations vocales.Y revenir.Le cri et le
chant sont premiers.