Depuis deux mille ans, les communautés d’une vaste région montagneuse d’Asie du
Sud-Est refusent obstinément leur intégration à l’État. Zomia : c’est le nom de
cette zone d’insoumission qui n’apparaît sur aucune carte, où les fugitifs –
environ 100 millions de personnes – se sont réfugiés pour échapper au contrôle
des gouvernements des plaines. Traités comme des « barbares » par les États qui
cherchaient à les soumettre, ces peuples nomades ont mis en place des stratégies
de résistance parfois surprenantes pour échapper à l’État, synonyme de travail
forcé, d’impôt, de conscription. Privilégiant des modèles politiques
d’auto-organisation comme alternative au Léviathan étatique, certains sont allés
jusqu’à choisir d’abandonner l’écriture pour éviter l’appropriation de leur
mémoire et de leur identité. James C. Scott propose ici une étonnante
contre-histoire de la modernité. Car Zomia met au défi les délimitations
géographiques traditionnelles et les évidences politiques, et pose des questions
essentielles : que signifie la « civilisation » ? Que peut-on apprendre des
peuples qui ont voulu y échapper ? Quelle est la nature des relations entre
États, territoires, populations, frontières ? L'histoire de la rebelle Zomia
nous rappelle que la « civilisation » peut être synonyme d’oppression et que le
sens de l’histoire n’est pas aussi univoque qu’on le croit. James C. Scott est
professeur de sciences politiques et d’anthropologie à l’université de Yale.
Spécialiste de l’Asie du Sud-Est, il est notamment l’auteur de La Domination et
les arts de la résistance (Amsterdam, 2009).